J’ai du résultat mais je n’ai pas de trésorerie, pourquoi ?

J’ai du résultat mais je n’ai pas de trésorerie, pourquoi ?

C’est une situation paradoxale que vivent de nombreux entrepreneurs : les comptes annuels affichent un bénéfice confortable, l’entreprise semble prospère sur le papier, et pourtant le compte bancaire frôle le découvert. Vous payez même de l’impôt sur les sociétés alors que vous n’avez pas d’argent disponible. Comment est-ce possible d’avoir du résultat sans trésorerie ? Cette question, loin d’être anecdotique, révèle une incompréhension fondamentale entre deux concepts comptables distincts : le résultat et la trésorerie. Comprendre cette différence est essentiel pour piloter sereinement votre entreprise et éviter les difficultés financières. Décryptage complet d’une situation plus courante qu’on ne le pense.

Résultat et trésorerie : deux notions fondamentalement différentes

Pour comprendre pourquoi vous pouvez avoir du résultat sans trésorerie, il faut d’abord saisir la nature profondément différente de ces deux indicateurs.

Le résultat comptable : une notion calculée

Le résultat comptable est obtenu en faisant la différence entre les produits et les charges de votre entreprise sur une période donnée, généralement un exercice de 12 mois. C’est un indicateur de performance qui mesure la rentabilité de votre activité.

La particularité fondamentale du résultat est qu’il repose sur le principe de la comptabilité d’engagement. Cela signifie que toutes les opérations sont enregistrées au moment où elles sont engagées, indépendamment de leur date d’encaissement ou de décaissement. Concrètement, une facture émise le 30 décembre augmente votre résultat de l’année en cours, même si votre client ne vous paie que le 15 février de l’année suivante.

Le résultat comptable n’a donc pas de substance physique. C’est une donnée obtenue en appliquant des règles comptables précises. Un bénéfice de 50 000 euros ne signifie pas que vous avez 50 000 euros disponibles sur votre compte bancaire.

La trésorerie : de l’argent bien réel

La trésorerie, au contraire, représente les sommes d’argent réellement disponibles à un instant T. C’est l’argent que vous avez physiquement en caisse et sur vos comptes bancaires. Vous pouvez l’utiliser immédiatement pour payer vos fournisseurs, vos salariés ou vos charges.

La trésorerie évolue au gré des encaissements et décaissements effectifs. Contrairement au résultat qui est calculé une fois par an lors de la clôture des comptes, la trésorerie varie quotidiennement en fonction des mouvements bancaires réels.

C’est la trésorerie qui détermine si vous pouvez faire face à vos échéances à court terme. Une trésorerie négative signifie que vous êtes à découvert, avec tous les risques que cela comporte, même si votre résultat annuel est positif.

Les principales causes de l’écart entre résultat et trésorerie

Maintenant que nous avons clarifié la différence conceptuelle, explorons concrètement pourquoi vous pouvez dégager un bénéfice comptable sans disposer de liquidités.

Les décalages de paiement : la cause la plus fréquente

Le décalage entre le moment où vous facturez et le moment où vous êtes payé constitue la raison principale de l’écart entre résultat et trésorerie. Supposons que vous clôturez vos comptes au 31 décembre. Vous avez facturé 100 000 euros de prestations en décembre, ce qui améliore votre résultat d’autant. Mais si vos clients bénéficient d’un délai de paiement de 30 ou 60 jours, vous ne recevrez ces sommes qu’en janvier ou février de l’année suivante.

Votre compte de résultat affiche donc un bénéfice incluant ces 100 000 euros, alors que votre trésorerie n’en a pas encore vu la couleur. Pire encore, vous paierez de l’impôt sur ces sommes non encaissées.

Le même phénomène se produit en sens inverse avec vos fournisseurs. Si vous avez acheté pour 50 000 euros de marchandises en décembre mais que vous ne les payez qu’en janvier, cette charge vient diminuer votre résultat de décembre alors que votre trésorerie ne sera impactée que le mois suivant.

L’augmentation du besoin en fonds de roulement (BFR)

Le besoin en fonds de roulement représente l’argent dont votre entreprise a besoin pour financer son cycle d’exploitation. Il se calcule simplement : stocks + créances clients – dettes fournisseurs.

Lorsque votre activité se développe, votre BFR augmente mécaniquement. Vous devez constituer plus de stocks pour répondre à la demande croissante. Vos créances clients gonflent proportionnellement au chiffre d’affaires. Même si vous négociez des délais avec vos fournisseurs, l’augmentation des deux premiers postes est généralement plus rapide.

Cette hausse du BFR consomme de la trésorerie. Vous devez mobiliser de l’argent pour financer ces stocks et ces créances, alors même que votre résultat s’améliore grâce à votre croissance. C’est le paradoxe de l’entreprise en développement : plus vous vendez, plus vous avez besoin de trésorerie pour financer votre croissance.

Les investissements et acquisitions d’immobilisations

L’achat d’une machine, d’un véhicule, d’un ordinateur ou d’un local constitue un investissement qui impacte fortement votre trésorerie. Si vous achetez une machine à 30 000 euros en décembre et que vous la payez comptant, votre trésorerie diminue immédiatement de 30 000 euros.

Mais votre compte de résultat, lui, n’enregistre pas cette somme en charge. Seule la dotation aux amortissements de l’année sera comptabilisée, soit par exemple 6 000 euros si vous amortissez sur 5 ans. Votre résultat ne baisse donc que de 6 000 euros alors que votre trésorerie a diminué de 30 000 euros.

Ce décalage massif explique pourquoi une année d’investissements importants peut générer une tension de trésorerie significative malgré un résultat positif.

Les remboursements d’emprunts

Lorsque vous remboursez un emprunt, seule la partie intérêts apparaît en charge dans votre compte de résultat. La partie capital remboursée, elle, n’impacte pas le résultat mais diminue bel et bien votre trésorerie.

Prenons un exemple concret. Vous remboursez 1 000 euros par mois d’échéance de prêt, dont 200 euros d’intérêts et 800 euros de capital. Votre compte de résultat n’enregistre que 200 euros de charges financières mensuelles, soit 2 400 euros par an. Mais votre trésorerie, elle, diminue de 12 000 euros sur l’année (1 000 euros x 12 mois).

Pour une entreprise ayant plusieurs emprunts en cours (crédit investissement, crédit de trésorerie, crédit-bail), la somme des remboursements de capital peut représenter plusieurs dizaines de milliers d’euros annuels qui ne sont pas reflétés dans le résultat.

Les charges calculées qui n’engendrent pas de décaissement

Certaines charges viennent diminuer votre résultat sans pour autant affecter votre trésorerie. Les dotations aux amortissements en sont l’exemple le plus courant. Chaque année, vous constatez comptablement la dépréciation de vos immobilisations, ce qui diminue votre résultat. Mais cette écriture purement comptable ne génère aucune sortie de trésorerie.

Les provisions fonctionnent de manière similaire. Si vous provisionnez 10 000 euros pour un litige juridique probable, cette provision vient réduire votre résultat. Mais tant que vous n’avez pas effectivement payé, votre trésorerie reste intacte.

Ces charges calculées créent une situation inverse : votre résultat est moins bon que votre trésorerie ne le laisse penser.

Les opérations en capital

Les mouvements affectant les capitaux propres de votre entreprise impactent la trésorerie sans toucher le résultat. Une augmentation de capital apporte de l’argent frais en trésorerie mais n’apparaît pas dans le compte de résultat. À l’inverse, la distribution de dividendes diminue votre trésorerie disponible sans affecter le résultat de l’exercice en cours.

Si vous êtes en entreprise individuelle, vos prélèvements personnels fonctionnent de la même manière : chaque retrait d’argent pour votre usage personnel diminue la trésorerie de l’entreprise sans être comptabilisé en charge. Votre résultat reste inchangé alors que vous disposez de moins de liquidités.

La variation des stocks

La gestion des stocks crée également un décalage. Le résultat comptable ne tient compte que des marchandises consommées, pas de celles achetées. Si vous achetez pour 20 000 euros de marchandises en décembre mais que 5 000 euros restent en stock au 31 décembre, votre compte de résultat n’intègre que 15 000 euros de charges.

Mais votre trésorerie, elle, a bien diminué de 20 000 euros si vous avez payé comptant. L’écart de 5 000 euros représente un besoin de financement immobilisé dans votre stock.

Résultat positif et trésorerie négative : un cas fréquent et dangereux

La combinaison de plusieurs des facteurs précédents peut aboutir à une situation critique : votre bilan affiche un bénéfice substantiel, mais votre compte bancaire est à découvert. Cette configuration est particulièrement pernicieuse car elle donne une fausse impression de santé financière.

Le piège de la croissance rapide

Les entreprises en forte croissance sont particulièrement exposées à ce risque. Votre chiffre d’affaires double, vos marges sont excellentes, votre résultat explose. Tout semble aller pour le mieux. Mais cette croissance implique de financer un BFR en hausse exponentielle : stocks plus importants, créances clients multipliées, investissements nécessaires pour suivre le rythme.

Si votre fonds de roulement ne suit pas cette croissance, vous vous retrouvez rapidement en difficulté de trésorerie. C’est ce qu’on appelle le syndrome de la « croissance destructrice de valeur » : vous gagnez de l’argent sur le papier mais vous manquez de liquidités pour faire tourner l’entreprise au quotidien.

L’impact fiscal aggravant

Le système fiscal français aggrave ce phénomène. Vous payez l’impôt sur les sociétés sur votre résultat comptable, incluant donc des créances non encore encaissées. Vous devez mobiliser de la trésorerie pour régler cet impôt alors même que vous n’avez pas perçu toutes les sommes qui le justifient.

Cette ponction fiscale peut représenter 25 à 30% de votre résultat, soit une sortie de trésorerie massive qui peut déséquilibrer une situation déjà tendue.

Le risque de cessation de paiement

Une entreprise bénéficiaire peut parfaitement se retrouver en cessation de paiement si sa trésorerie est insuffisante. C’est d’ailleurs une cause fréquente de défaillance d’entreprises rentables. Vous ne pouvez plus payer vos fournisseurs, vos charges sociales ou vos salaires, même si votre bilan affiche un bénéfice. Le tribunal de commerce ne regardera que votre capacité à faire face à vos échéances, pas votre résultat comptable.

Comment anticiper et éviter les problèmes de trésorerie ?

Maintenant que vous comprenez les mécanismes créant cet écart, voyons comment l’anticiper et le gérer efficacement.

Mettre en place un suivi de trésorerie prévisionnel

Le plan de trésorerie prévisionnel est l’outil indispensable pour anticiper les tensions. Il s’agit d’un tableau projetant mois par mois vos encaissements et décaissements prévisionnels sur les 12 prochains mois. Contrairement au compte de résultat prévisionnel qui raisonne en produits et charges, le plan de trésorerie ne considère que les flux réels d’argent.

Ce document vous permet d’identifier les mois où votre trésorerie risque d’être tendue et d’anticiper les solutions : report d’investissement, négociation d’un découvert bancaire autorisé, recherche de financement complémentaire.

Calculer et surveiller votre besoin en fonds de roulement

Calculez régulièrement votre BFR et surtout, analysez son évolution. Un BFR qui augmente plus vite que votre chiffre d’affaires est un signal d’alarme. Exprimez-le en jours de chiffre d’affaires pour faciliter les comparaisons : un BFR de 50 000 euros représente combien de jours de vente ?

Si votre BFR passe de 30 à 45 jours de chiffre d’affaires, cela signifie que votre entreprise mobilise de plus en plus de trésorerie pour fonctionner. Vous devez agir sur les leviers à votre disposition.

Optimiser les délais de paiement

Réduire vos délais clients est le levier le plus efficace. Proposez des escomptes pour paiement anticipé, relancez systématiquement les retards, envisagez l’affacturage pour les créances importantes. Chaque jour gagné sur le délai de paiement moyen libère de la trésorerie.

Parallèlement, négociez des délais raisonnables avec vos fournisseurs. Attention toutefois à ne pas les pousser à bout : un fournisseur mécontent peut bloquer vos livraisons, ce qui serait encore plus préjudiciable.

Maîtriser votre niveau de stocks

Analysez la rotation de vos stocks. Des produits qui restent plusieurs mois en stock immobilisent inutilement de la trésorerie. Améliorez votre gestion des approvisionnements, déstockez les références obsolètes, adoptez si possible une logique de flux tendus.

Étaler vos investissements

Plutôt que de concentrer tous vos investissements sur une même période, étalez-les dans le temps. Privilégiez le crédit-bail ou la location plutôt que l’achat comptant pour préserver votre trésorerie. Même si le coût global est légèrement supérieur, vous évitez une sortie massive de liquidités.

Adapter votre politique de distribution

Si vous êtes en société, soyez prudent avec la distribution de dividendes. Avant de voter une distribution, vérifiez que votre trésorerie le permet réellement. Ce n’est pas parce que le résultat comptable est positif que vous pouvez vous verser des dividendes sans risque.

Interrogez-vous sur l’origine du résultat : provient-il de ventes encaissées ou de créances en attente ? Correspond-il à une vraie performance opérationnelle ou à une variation de stock favorable ? Disposez-vous d’une trésorerie suffisante après paiement de l’impôt et des échéances de prêts ?

Sécuriser vos financements

Négociez avec votre banque un découvert autorisé adapté à vos besoins réels. Mieux vaut avoir une autorisation de découvert que vous n’utilisez pas plutôt que de dépasser ponctuellement sans accord, ce qui coûte très cher en agios et détériore votre relation bancaire.

Pour financer une croissance soutenue, envisagez des solutions complémentaires : crédit de trésorerie, ligne de crédit confirmée, affacturage, ou même une augmentation de capital si votre développement le justifie.

Le rôle crucial de votre expert-comptable

Face à cette complexité, votre expert-comptable est un allié précieux. Il ne se contente pas de produire votre bilan annuel : il peut et doit vous alerter sur les tensions de trésorerie prévisibles.

L’analyse du tableau de flux de trésorerie

Votre expert-comptable établit généralement un tableau de flux de trésorerie en fin d’exercice. Ce document explique précisément comment vous êtes passé du résultat comptable à la variation de trésorerie constatée. Il décompose les flux en trois catégories : flux d’exploitation, flux d’investissement et flux de financement.

Cette analyse met en lumière les facteurs ayant impacté votre trésorerie : augmentation du BFR, investissements réalisés, remboursements d’emprunts. Vous comprenez ainsi concrètement où est passé votre bénéfice.

Le calcul de la capacité d’autofinancement

La capacité d’autofinancement (CAF) est un indicateur intermédiaire entre le résultat et la trésorerie. Elle représente le résultat retraité de toutes les charges non décaissables et des produits non encaissables. C’est l’argent potentiellement généré par votre activité.

Votre expert-comptable calcule cette CAF et la compare à vos besoins de financement (investissements, remboursements de dettes, augmentation du BFR). Si votre CAF ne suffit pas à couvrir ces besoins, vous devez trouver des financements externes ou réduire vos ambitions.

Les recommandations personnalisées

Au-delà des chiffres, un bon expert-comptable vous conseille sur les actions concrètes à mener : restructuration de dettes, négociation avec les créanciers, optimisation du BFR, recherche de financements adaptés. Il peut également vous mettre en relation avec des partenaires financiers ou vous accompagner dans vos démarches bancaires.

Conclusion : piloter par la trésorerie autant que par le résultat

Comprendre pourquoi on peut avoir du résultat sans trésorerie est essentiel pour tout dirigeant d’entreprise. Le résultat comptable est un indicateur de performance indispensable, mais il ne dit rien de votre capacité à faire face à vos échéances à court terme.

La trésorerie est l’oxygène de votre entreprise. Sans liquidités suffisantes, même l’activité la plus rentable peut s’asphyxier. Cette réalité impose un pilotage à double niveau : suivre votre rentabilité via le compte de résultat, mais surveiller quotidiennement votre trésorerie et anticiper ses évolutions.

Les outils existent pour gérer cette complexité : plan de trésorerie prévisionnel, calcul régulier du BFR, tableau de bord mensuel, accompagnement par un expert-comptable compétent. Ne laissez pas la surprise d’une trésorerie insuffisante compromettre le développement de votre entreprise.

Gardez toujours en tête cette équation simple : Trésorerie = Fonds de Roulement – Besoin en Fonds de Roulement. Votre objectif est de maintenir un fonds de roulement suffisant pour couvrir durablement votre BFR, tout en optimisant ce dernier par une gestion rigoureuse de vos délais de paiement et de vos stocks.

Vous êtes confronté à cette situation de résultat positif mais de trésorerie tendue ? Ne restez pas seul face à cette difficulté. Consultez rapidement votre expert-comptable pour analyser précisément votre situation, identifier les leviers d’action et mettre en place un plan de redressement de votre trésorerie. Plus vous agirez tôt, plus les solutions seront nombreuses et accessibles.